L’attaque du 3 février 1915

"Mes réflexions sont amères(…) : reconnaissance à peine ébauchée par les seuls officiers supérieurs ; position en fouillis inextricable dont je n’ai compris ni la structure,  ni l’orientation ; objectifs incertains ; liaisons à peine existantes avec une artillerie dont je n’ai rien pu savoir…avec cela on m’a annoncé que les Allemands disposent de grenades qu’ils manient habilement, alors que mes hommes, à qui on en distribuera demain, n’en ont jamais vu…" 
(Colonel  Lebaud,  Actes de guerre, février 1915)

Du côté Allemand :

2 février 1915 :
On prépare l’attaque de la côte 191 (occupée par les Français depuis le 15 septembre 1914)


3 février 1915 :
Assaut sur les hauteurs près de Massiges et la côte 191.
A  6 h00, début du feu concentré d’artillerie et de mines sur la position française ; pause à 11 h 30.

A 12 h 00 précises, explosion des mines.

La terre tremble et branle comme lors d’une explosion volcanique ou d’un tremblement de terre. Le ciel s’obscurcit.

Des morceaux de craie, de sable, d’argile, sont projetés jusqu’à 100 m  de haut.

Sur la côte 191 apparaissent deux énormes entonnoirs, profonds de 20 à 30 m.

3 février 1915 à midi, côte 191 ; Massiges

Secteur de Massiges, entonnoirs de mine

Immédiatement après les explosions, les troupes d’attaque s’élancent des tranchées et pénètrent dans les positions françaises en contournant les profonds entonnoirs.

De nombreux Français épouvantés, qui ont survécu aux explosions, courent vers les hommes du 80e.

Parmi les prisonniers se trouvent beaucoup de Parisiens, qui rapidement entament une conversation animée avec les Allemands en fumant une cigarette.
Par les déclarations des prisonniers, on apprit que les Français avaient également rempli leurs fourneaux de mines et voulaient les faire sauter dans l’après-midi.

Ceci explique l’effet terrible des explosions : les mines françaises avaient sauté en même temps que les allemandes.
La prise d’assaut de la côte 191 était d’une grande importance tactique.

De là on dominait ou on surveillait la vallée de la Tourbe, toutes les positions françaises du secteur et l’ensemble de l’arrière pays.
(Historique Allemand-Les combats pour la côte 191, Massiges)

Prisonniers français, secteur de Massiges, 3 février 1915

 Uniformes immaculés d’un côté, de  l’autre, des hommes hirsutes et boueux qui se tiennent droits.

Lettre du père de Raymon Bonnenfant, 21 ans, soldat au 21e RIC. Blessé et fait prisonnier, il décédera le 10 février 1915 à l'hôpital allemand de Vouziers. Sa famille restera sans nouvelles jusqu'en avril 1915.

 Chers enfants,

Nous venons de recevoir que Raymond est disparu depuis le 3 février au combat de Massiges
Nous sommes dans la désolation.
Adieu à tous                           
P. Bonnenfant 

Ci-dessous, le bien émouvant témoignage d’un soldat du  8e  RIC qui écrit à la famille de son ami Joseph Igou, décédé au Cratère (côte 191) lors de l’attaque du 3 février. Ils ont partagé l’insoutenable fraternité de la Guerre de 14. 

Cher Monsieur Vigne
Si je vous écris,  c’est pour m’acquitter d’une mission que m’avait confié mon regretté ami.
J’ai peut-être un peu tardé,  mais vous comprendrez aisément qu’il est particulièrement douloureux pour moi d’accomplir une telle mission et en effet,  je ne puis le faire sans avoir les larmes pleins les yeux car c’était mon meilleur ami.
Un peu avant les combats du 28 Décembre,  ma compagnie recevait l’ordre d’enlever un petit poste Allemand.
Je voyais cette opération difficile sinon impossible.
Je me disais moi-même cette fois-ci ça y est, tu vas  y rester. J’accours voir mon ami Joseph.
Je lui donne tout ce que j’avais sur moi et je lui dis :« si je ne reviens pas tu feras parvenir tout ceci à ma femme » , et avant de se quitter on s’embrasse non sans émotion.
Quelques jours après,  on était à Hans au repos,  quand on nous apprend qu’on devait prendre l’offensive (attaque du 28 Décembre). C’est là qu’avant de partir,  il me fit la recommandation suivante :
« Si je ne reviens pas » me dit-il, «  tu écriras à mon cousin Alphonse Vigne ».
« Tu lui diras » (tout à coup je le vis pleurer et laisser tomber ce mot « qu’il  n’abandonne jamais ma Mère ».
Puis il reprit :
«  et sur la lettre, tu mettras dans quelles  conditions  l’accident m’est arrivé »
Mais cette fois ne devait pas être pour mon ami l’heure de sa fin.
Chaque fois qu’on était au repos et qu’on  remontait aux tranchées,  Il me répétait toujours : « tu sais Gabriel, s’il m’arrive quelque chose, même recommandation ».
Voici maintenant dans quelles conditions  il a été tué d’après les renseignements que j’ai recueilli auprès d’un témoin de l’accident, seul rescapé.
Le trois Février de neuf à dix heures du matin, ils se trouvaient dans une tranchée…de repos au cratère ( !) Joseph venait de changer de petit linge. C'est-à-dire chemise, tricot , chaussettes etc.
Et il dit ceci : « maintenant je me sens bien,  je vais écrire ».
A peine avait-il prononcé ces mots qu’il tombe dans la cabane un gros obus de 210.
Joseph n’était plus. Ce projectile avait tué cinq hommes il en avait blessé quatre et un seul s’est échappé.
D’après ce dernier,  la mort de ces cinq héros a été foudroyante, c’est vous dire que Joseph n’a pas souffert.
Je n’ai appris sa mort que le quatre Février quand j’ai rencontré sa compagnie à Courtemont cela m’ a fait beaucoup de peine de ne pas l’apprendre le jour même car j’aurai voulu l’enterrer moi-même et y planter une petite croix pour repérer son tombeau.

Et maintenant vous Madame Igou, la mort héroïque de votre cher fils doit vous consoler puisqu’il a succombé au poste d’Honneur en luttant pour la France.


Je ne veux pas dépeindre ici ce qu’était mon cher ami parce  qu’il était au-dessus de tous mes éloges,  mais laissez-moi vous dire Chère Madame Igou,  que Joseph faisait l’admiration de tout ceux qui l’approchaient.
Il possédait l’estime de tous même de ses Chefs.
Certes on lui avait offert maintes fois les galons de Caporal pour en faire un sous-officier ensuite,  mais il préférait laisser les galons pour nos camarades de l’active.
Son courage équivalait à son sang-froid :  le soir de l’attaque du 28 Décembre, il monta au-dessus de notre tranchée et alla  chercher tout près des lignes allemandes, un caporal mitrailleur qui était tombé le matin même, pour le porter dans notre tranchée.
Mais Madame Igou,  ce qui doit particulièrement adoucir votre peine,  c’est que chaque fois que nous étions à Courtemont,  il en profitait pour aller à la messe et y faire la communion.
Je  l’ai vu souvent aller s’agenouiller particulièrement à la chapelle de St Joseph et faire sa petite aumône.   Ah  quelle belle âme dans le ciel.
Cependant chère Madame, je ne doute pas du terrible coup droit que ce grand malheur a porté à votre cœur de mère,  ce cœur bien souvent meurtri et  si remeurtri encore par la perte cruelle de votre fils adoré.
Chère Madame Igou et cher Monsieur Vigne, je prends une large part au terrible malheur qui vous frappe.
Puisse Dieu vous consoler et adoucir vos souffrances.
Gabriel Gazay 

4 février 1915
Le champ de bataille présente un aspect épouvantable. La plupart des tranchées se sont effondrées sous l’effet des secousses provoquées par les explosions, partout gisent des centaines de morts, des masses de fusils, de matériel, de munitions.
(Historique Allemand-Les combats pour la côte 191, Massiges)

Cratère 191, tombes allemandes

Pour les seules journées du 3 et 4 février 1915, à la Main de Massiges, les 2 régiments coloniaux engagés dans ces combats ont perdu la moitié de leur effectif  soit 41 officiers et 2135 hommes.
Sur le front de Champagne, Le général  Rouquerol  évaluera les pertes pour la IVe armée pour les mois de décembre, janvier, février et mars à 25 000 hommes.
Les raisons invoquées seront le manque d’instruction de la troupe dans l’emploi des grenades, les liaisons incertaines entre l’infanterie et l’artillerie, l’insuffisance du ravitaillement de l’artillerie lourde, l’épuisement des combattants,  et pour finir, la saison.

A la Main de Massiges, téléphonistes rétablissant une ligne